Tiers Lieux et Gilets Jaunes : notre retour d’expérience

Catégorie : Réflexion
"Quels liens existent entre le mouvement des gilets jaunes et le concept de tiers lieu ?"
Rédigé par : Vincent
Temps de lecture : 5 min

Pourquoi évoquer les Gilets Jaunes dans un blog qui parle des Tiers Lieux ? Quels liens peut-on établir entre un mouvement qui a divisé les français, et un concept propulsé par l’essor du télétravail ?

Le mouvement des gilets jaunes en quelques mots

Nous sommes en novembre 2018. Toutes les chaînes d’information en continu ne parlent que de ça. En effet, difficile de passer à côté de ces femmes et de ces hommes vêtus d’un gilet jaune aux abords des ronds-points. Manifester en périphérie, près des lieux de consommation un samedi après-midi, quelle drôle d’idée ! Le mouvement des gilets jaunes fait rapidement écho à une large frange de la population, celle des “oubliés” de la République qui travaillent, mais n’arrivent plus à vivre décemment de leur salaire. Et c’est ainsi que des cabanes aux formes et aux slogans variés fleurissaient un peu partout en France.

Une cabane de gilets jaunes près de Saint-Étienne (42)

Et puis, la contestation se transforma en un soulèvement populaire comme la France n’en avait pas connu depuis longtemps. Face à cette fronde soudaine, accompagnée d’une violence réciproque, le gouvernement prit peur et haussa le ton. Ainsi, beaucoup de personnes découvrirent à leur dépens un appareil répressif bien rodé. Le système policier et judiciaire écrase et broie tous ceux qui osent s’opposer à l’autorité de l’État.

Mon expérience au sein du mouvement

Issu d’une famille modeste, je suis parti faire mes études supérieures à Grenoble pour devenir ingénieur dans les énergies. Par conséquent, je ressemblais plus à un “bobo écolo” derrière mon écran qu’à un ouvrier aux mains usées. Cependant, ma curiosité m’a poussé à voir qui se cachaient véritablement derrière “ceux qui ne sont rien”,  les “sans dents” ou encore “Jojo le gilet jaune”. Je n’avais encore jamais mis un pied dans une manifestation, sauf une fois lors d’une marche pour le climat. Je me retrouvais pourtant quelques semaines plus tard en manifestation avec un gilet sur le dos floqué d’un RIC. C’était cela la force de ce mouvement protéiforme spontané. Il arrivait à réunir dans un même lieu des gens de tous horizons avec des aspirations différentes – qu’elles soient politiques, économiques, écologiques ou encore sociales…

Vincent dans une manifestation à Saint-Etienne (42)

Je me suis confronté au monde militant et ses guerres intestines, rencontré des républicains ou des anarchistes révolutionnaires, des timides ou des grandes gueules, des intellectuels ou des illuminés aux théories farfelues… Le dialogue social était possible, oui, mais avec quelles difficultés ! Ce qui m’a le plus interpellé, c’est notre incapacité collective à nous auto-organiser. Nous étions incapable de mettre en place des outils communs pour faciliter la coopération. De plus, le rejet permanent des personnes cherchant à structurer le mouvement a fini par causer sa perte. La nature humaine est si difficile à appréhender…

L’initiative citoyenne en tant que vecteur d’émancipation sociale

Vincent présente le RIC lors d’une réunion publique à Lyon

Pour ma part, je me suis passionné pour les questions démocratiques. J’ai donc intégré un groupe de travail sur le Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC), une des grandes revendications du mouvement. J’ai animé une réunion publique à Lyon, ouverte à tous, pour présenter ce concept dans lequel n’importe quel citoyen pourrait intervenir dans la vie de la cité s’il le désire. Ce serait en ce sens une révolution, dans un système politique représentatif en perte de vitesse. Ne plus simplement élire, mais voter, prendre l’initiative, sortir du schéma de l’administré passif qui a perdu toute capacité d’agir. Alors l’émancipation sociale passera par l’initiative citoyenne à grande échelle, et par la réappropriation d’une part de responsabilité politique.

Bien sûr, je ne suis pas naïf. Le poids des lobbies restera fort, et les partis politiques ne voudront pas perdre leur influence. Car la démocratie a un coût qu’un simple citoyen ne peut pas toujours supporter, et l’initiative citoyenne n’échappe pas à la règle.

Les ronds-points étaient-ils des tiers lieux ?

Alors, utopique ? Ni plus ni moins que de penser qu’un tiers lieu pourra fondamentalement changer la face du monde à lui tout seul. Pourquoi ? La définition donnée par le ministère de la Cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales est la suivante :

Les tiers lieux sont des espaces physiques pour faire ensemble (…) [ce] sont les nouveaux lieux du lien social, de l’émancipation et des initiatives collectives. (…) Tous permettent les rencontres informelles, les interactions sociales, favorisent la créativité et les projets collectifs.

Suivant cette définition, il n’y a jamais eu autant de tiers lieux en France qu’à l’apogée du mouvement des gilets jaunes. En effet, les ronds-points ont permis à des personnes de sortir de l’isolement en créant de nouvelles solidarités. Il serait donc possible de faire tiers lieu n’importe où, autant dans une cabane faite de bric et de brocs pour pas un sous, que dans une vieille usine désaffectée retapée à coup de millions. Dans ce cas, pourquoi le ministère n’a-t-il pas tenté un rapprochement avec le mouvement ? Il avait là une occasion unique de mobiliser le corps social pour imaginer les bases d’une nouvelle aventure collective.

Assurément, les ronds-points ne partageaient pas la même vision de la société que celle du gouvernement Macron. Mais cela pose un problème de fond. Peut-on prôner le faire-ensemble et le vivre-ensemble tout en conditionnant son exercice à la vision de nos décideurs politiques ?

Une autre définition d’un tiers lieu est donnée par la Coopérative Tiers Lieux :

Les tiers-lieux, appelés aussi espaces de travail partagés et collaboratifs désignent des lieux de travail où la créativité peut naître entre différents acteurs, où la flexibilité répond aux difficultés économiques du champ entrepreneurial. Ils permettent aux actifs de travailler à distance, à proximité de leur domicile et dans le même confort, dans des lieux aussi bien équipés et aménagés que l’entreprise.

Le tiers lieu serait avant tout un espace dédié au travail, un outil au service des entreprises accompagnant la mise en place du télétravail. Rien à voir avec les ronds-points des gilets jaunes. Finalement, suivant la définition qu’on lui donne, le tiers lieu peut être à la fois tout et son contraire. Néanmoins, on peut se poser les questions légitimes suivantes : est-ce que ces espaces sont compatibles avec le militantisme ? Auront-ils les mains libres pour expérimenter des projets alternatifs qui remettent en question l’ordre établi et rebattent les cartes du jeu social ? Il est encore trop tôt pour le dire.

1 Commentaire

  1. ML

    La définition initiale du terme « tiers-lieu » est toute simple : un endroit de sociabilité qui ne soit ni le foyer ni le travail (cf théorisation initiale du concept par Ray Oldenburg). Aujourd’hui le terme a été repris à toutes les sauces et selon les intérêts de chacun. Pour moi, le tiers-lieu est fondamentalement un espace d’ouverture sur l’autre et son environnement et outil de développement d’initiatives citoyennes pour le bien commun. Il faut soutenir et revendiquer ces valeurs démocratiques avant que ce terme ne soit totalement récupéré à des fins commerciales et ainsi vidé de sa substance initiale.

    Réponse

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